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Les salaires dans la mode

Ecrit par Sawsane le 26 juin 2020

D’après Peter McAllister, directeur exécutif d’Ethical Trading Initiative, le prix d’un vêtement est le meilleur indicateur des conditions de travail.

« Quand un vêtement affiche un prix très bas, est-il vraiment possible qu'il soit issu d'une usine bénéficiant de bonnes conditions de travail et des salaires décents ? »

La question des salaires dans l’industrie du textile est plus que jamais d’actualité en pleine pandémie de COVID 19. Sur Instagram, les publications arborant l’hashtag « #PayUp » se multiplient parmi les afficionados de mode éthique.

Mais pourquoi ? "Payez" oui, mais payer quoi ? Et surtout qui ? 

Des marques comme Topshop, Primark ou encore Urban Outfitters ont décidé d’annuler un grand nombre de commandes – d'un montant qui avoisine pas moins de 2,7 milliards d’euros, pour certaines déjà terminées ou en cours de traitement. On estime à près de 20 000 (soit la population de Abbeville, en Picardie !) le nombre de travailleur.se.s affecté.e.s par ces annulations, sans compter leur entourage proche, dont l’existence est assurée par ces revenus.

Mais par « salaire », on veut dire quoi concrètement ?

Depuis quelques années, des ONG telles que la Clean Clothes Campaign ou encore l’Asia Floor Wage Alliance, militent pour la reconnaissance d’un « salaire décent » ou « salaire vital ».

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A LIRE AUSSI : Dénoncer les salaires indécents dans l'industrie textile



Quelle est la différence entre salaire minimum et salaire vital ?

💵 Le « salaire minimum »

Le salaire minimum est le salaire plancher. En gros, l’employeur ne peut légalement pas verser un revenu inférieur au montant défini. Le revenu est défini :

  • sur une période de travail donnée : semaine, mois, année
  • il est fixé le plus souvent par l’Etat par le biais d’une loi, souvent inspirée par des conventions internationales
  • il peut également être fixé par d’autres organismes : autorité habilitée par l’Etat, commission ou conseil des salaires, tribunal du travail ou tribunaux

💰 Le « salaire vital »

Le salaire vital est le salaire qui permet aux travailleur.se.s de répondre à leurs besoins de base et ceux de leur famille : loyer, alimentation, éducation, transport, ou santé.

Pourquoi un salaire vital plutôt qu’un salaire minimum ?

Souvent le salaire minimum se révèle insuffisant pour assurer un niveau de vie décent. Sous la pression des grands groupes et de la concurrence entre pays émergents par le jeu de la délocalisation, les gouvernements établissent des législations souvent défavorables aux travailleur.se.s.

Comment calculer un salaire vital ?

Il n’existe pas de calcul universel pour le définir. Conséquence : les abus se multiplient alors autant que les campagnes de green washing. Il faut noter que lorsque l’on parle de « salaire vital » dans l’industrie du textile, le contexte varie BEAUCOUP selon qu’on se place en Europe ou en Asie, où le travail informel est structurellement plus répandu.

« Un salaire si faible qu’il ne leur permet pas de se nourrir correctement »

Néanmoins l’Asia Floor Wage Alliance a établi quelques éléments pour déterminer ce qui constitue un salaire décent dans l’industrie du textile en Asie :

  • Un.e ouvrier.e doit être capable d’assurer ses besoins et ceux de deux autres « unités de consommation ». Une unité de consommation représente 1 adulte ou 2 enfants.
  • Il doit être obtenu sur la base d’une semaine de 48h maximum – c'est à dire sans compter les heures supplémentaires ou les bonus.
  • Il doit couvrir les 3000 calories par jour dont un adulte a besoin pour effectuer un travail physique. En 2011, près de 2400 ouvriers Cambodgiens s’évanouissent d’épuisement à cause de "salaire si faible qu’il ne leur permet pas de se nourrir correctement et de rythmes de travail infernaux", explique le collectif Éthique sur l’étiquette.
  • Le calcul se base sur une répartition entre différents postes de dépense en parité de pouvoir d’achat (PPA). La PPA permet de savoir combien il faut payer dans différents pays pour un même « panier » de biens et de services. En Asie, les dépenses se partagent comme suit :

La répartition des dépenses en Asie

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d'après l'AFWA (2013)

Combien sont réellement payé.e.s les ouvrier.es du textile ?

Dans de nombreux pays, le salaire vital est bien supérieur au salaire minimum. Parmi les principaux pays exportateurs de l’industrie, on estime que les salaires nets fournissent à peine un tiers du salaire considéré comme « vital ». Au Bangladesh, cette part tombe à 14% seulement. Pour ne rien arranger, les entreprises ont diminué la part des bénéfices revenant aux ouvrier.e.s du textile au cours de la dernière décennie. L’écart entre le salaire moyen d’un travailleur.se et salaire vital s’est accru.

La campagne « H&M Turn Around », lancée à l’initiative de la Clean Clothes Campaign, s’est intéressée de près aux promesses formulées par le géant de la fast-fashion, après le drame du Rana Plaza. En novembre 2013, la multinationale s’engage à verser d'ici 2018 un salaire décent à près de 850 000 employé.e.s, partie prenante de la « sous-traitance stratégique » de la marque.

Sans trop de surprise, ces belles annonces n'étaient en fait que du pipi de chat

L'ensemble des interrogé.e.s dit recevoir un salaire loin du salaire vital et avoir une famille vivant sous le seuil de pauvreté. H&M a par ailleurs investi l’Ethiopie, devenu désormais le pays où les coûts salariaux bon marché sont les plus bas au monde – seulement 26$ par mois et par ouvrier, soit le prix d'une consultation chez son généraliste.

Et si on faisait le point sur les salaires de l'industrie textile ? 

Tableau récapitulatif des salaires du textile en Asie et des salaires Français 

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*d'après les données de l'AFWA (2013) et de l'ONPES (2015)

Bangladesh 🇧🇩

💵 Salaire minimum : 95$

💰 Salaire vital : 404$ (d’après l’AFWM)

📊 Différence entre salaire minimum et vital en % : 325%

Si les salaires versés au Bangladesh sont plus élévés que ceux observés en Ethiopie, la situation n’en demeure pas moins préoccupante. Ainsi, le pape François déclare au sujet des salaires en vigueur en 2014 qu’il s’agit du « prix de l’esclavage ».

Mais pour Alternatives Economiques, si les ouvrier.e.s Bangladais.e.s s’astreignent à de telles conditions de travail, c’est qu’en pratique, les alternatives offertes sont bien pires. Le secteur de l’agriculture, employant près de 2/3 de la population Bangladaise en 2013, dégage seulement 18% du PIB. Dans les faits, les travailleur.se.s du textile perçoivent un salaire légèrement supérieur au salaire moyen. Le salaire minimum du secteur a par ailleurs été revalorisé à de nombreuses reprises ces dernières années :

  • Une première fois en novembre 2013, passant de 38$ à 68$, après un accord conclu entre producteur.rice.s de vêtements et Sheikh Hasina, première ministre du Bangladesh. Cette hausse a été rendue possible après de nombreuses semaines de manifestations – alors même que les syndicats exigeaient l’élévation du salaire à 100$.
  • En 2019, après de nouvelles grèves, le salaire grimpe à 95$ – toujours insuffisant dans un contexte de forte inflation.

Vietnam 🇻🇳 et Cambodge 🇰🇭

💵 Salaire minimum : 180 à 182$

💰 Salaire vital : 476$ (d’après l’AFWA)

📊 Différence entre salaire minimum et vital en % : 162%

Le cas de Nike (encore et toujours !) constitue une étude de cas intéressante concernant l’industrie textile du Vietnam. 

« Les employeur.se.s refusent de verser les salaires si des heures supplémentaires ne sont pas réalisées »  

D’après la Clean Clothes Campaign, « selon la localisation de l’entreprise, les salarié.e.s reçoivent entre 118$ and 171$ par mois pour une semaine normale. Mais les employeur.se.s refusent régulièrement de verser les salaires si des heures supplémentaires ne sont pas réalisées ».

Ainsi malgré les engagements de la marque, des malversations continuent de se produire tandis que le salaire effectivement reversé est inférieur au salaire minimum. Quelques améliorations notables – même si insuffisantes  : le salaire est passé de 20 centimes par heure dans les années 90 pour une semaine de 70h à une rémunération comprise entre 61 et 89 centimes par heure en 2016 pour un volume hebdomadaire de 48h. A titre de comparaison, en France, le SMIC horaire est de 9.88€ par heure. 

Tout comme au Bangladesh, les syndicats cambodgiens sont très actifs. Peu après les incidents du Rana Plaza, des grèves ont été organisées, allant jusqu’à la mise en place d’une grève générale le 29 décembre 2013. Les représentant.e.s des travailleur.se.s entendent porter le salaire minimum de 95$ à 160$. Le 8 octobre 2015, il a été fixé à 140$, à compter du 1er janvier 2016, quand bien même il reste inférieur aux revendications. 

Chine 🇨🇳

💵 Salaire minimum : $326

💰 Salaire vital : 642$ (d’après l’AFWA)

📊 Différence entre salaire minimum et vital en % : 97%

Premier exportateur de l’industrie du vêtement, juste devant le Bangladesh, la situation de la Chine a beaucoup évolué depuis les années 2010, malgré des rapports réguliers d'abus. 

  • En 2011, le salaire annuel moyen augmente de 18,3% puis de nouveau en 2012, de près de 17,1%
  • En 2013, le salaire minimum atteint les 225$ soit une augmentation de 15%

La conséquence ?

Beaucoup de marques ont depuis délocalisé leur production, notamment au Bangladesh et plus récemment en Ethiopie. Parallèlement le prix moyen des vêtements importés de Chine par les Etats-Unis était plus faible en 2013 qu’en 2008. Des réductions de prix similaires ont également été observées dans d’autres pays. Ajoutons à cela que les salarié.e.s du textile chinois sont parmi les moins bien payés du pays : le salaire en vigueur dans le secteur ne s’élève qu’à 20% du salaire national moyen. Un ouvrier en manufacture classique gagne en moyenne deux fois plus selon une étude réalisée en 2014.

Le dernier scandale en date concerne la marque de prêt-à-porter d’Ivanka Trump. D’après un audit rapporté par le NY Times en 2017, les travailleur.se.s réalisent des semaines de 60h pour de maigres revenus – entre 255$ et 283$.

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Quels sont les leviers pour faire évoluer la situation des travailleur.se.s ?

Si au niveau mondial, le salaire moyen réel a légèrement augmenté en 2011, les salaires de l’industrie textile et des vêtements restent à la traîne. Les salaires moyens dans le secteur sont 35 % plus faibles que le salaire moyen de l’industrie manufacturière en 2013, selon un rapport de l’ONUDI.

Quelles solutions dès lors ? Plusieurs acteurs peuvent prendre part à l’amélioration des revenus.

👨‍⚖️ Les gouvernements

L’influence des entreprises textile repose essentiellement sur le recours aux délocalisations. Il s’agit pour les gouvernements d’endiguer ce mouvement en refusant de participer à brider les salaires des ouvrier.e.s. Seuls les états peuvent assurer la mise en place d’une telle législation ainsi que son application effective.

Ces derniers peuvent également faire le choix d’indexer les salaires minimums sur les salaires vitaux préconisés par des organisations et des ONG.

De même, l’écoute attentive des revendications ouvrières ainsi que l’organisation de réunions régulières avec des représentant.e.s syndicaux semblent s’imposer. C’est par ce biais que des hausses de salaire ont pu être observées au Bangladesh ainsi qu’au Cambodge.

Il s’agit également d’imposer des mesures contraignantes voire des sanctions, comme le propose la loi relative au devoir de vigilance des sociétés mères et entreprises donneuses d'ordre votée en 2017 par l’Assemblée Nationale. Pas de mise en place par l'entreprise d’un plan de vigilance = mise en demeure. Si trois mois plus tard, l’entreprise ne respecte toujours pas ses obligations, le juge est saisi. L'entreprise peut alors être amenée à verser des dommages et intérêts aux victimes.

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👨‍💼 L’OIT

La réglementation et la fixation des salaires font partie intégrante du mandat de l’OIT. Plusieurs textes traitent ainsi du sujet :

  • Le Préambule de la Constitution de l’OIT incite à adopter « un salaire minimum vital pour tous ceux qui ont un emploi et ont besoin d’une telle protection »
  • Le droit à une rémunération équitable et satisfaisante a été reconnu comme un droit humain fondamental dans la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948
  • La déclaration de principes tripartite de l’OIT enjoint les entreprises d’«octroyer les meilleurs salaires, prestations et conditions de travail possibles dans le cadre de la politique du gouvernement».
  • Les conventions fondamentales, assurant la liberté syndicale et la négociation collective et l’égalité de rémunération.
  • La convention 131 portant sur la mise en place de salaires minima indexés sur « le niveau général des salaires dans le pays, le coût de la vie, les prestations de sécurité sociale et les niveaux de vie d'autres groupes sociaux.


A LIRE AUSSI : Les fondamentaux de l'OIT 



💼 Le BIT

La question des salaires minima connaît un nouvel élan et de nombreux pays recourent à l’assistance du Bureau International du Travail pour les conseiller, comme le Bangladesh en 2013 et le Cambodge en 2014.

Le BIT, secrétariat général de l’OIT comprend un centre de documentation et de recherche. Il participe à l’élaboration de normes internationales du travail pour aider les gouvernements à établir une législation nationale sur les salaires et donne aux travailleur.se.s un cadre juridique solide pour la négociation collective.

Sur les 150 pays visés par l’étude du BIT, environ la moitié disposent d’un système dans lequel les salaires minima sont fixés par le gouvernement après consultation d’un organe spécialisé.

🏭 Les entreprises

La législation en matière de salaire est souvent peu respectée par les entreprises du textile. Dans le cadre d’une étude portant sur plus de 100 fournisseurs dans dix pays asiatiques, on constate que :

  • près d’1/5 des entreprises ont indiqué qu’elles retardent le paiement des salaires
  • plus 50% des entreprises versent des salaires inférieurs aux minima établis, principalement pour les heures supplémentaires
  • les travailleurs doivent effectuer de très longues journées de travail pour gagner simplement le salaire minimum légal

Les marques de vêtement et les compagnies doivent mettre en place des améliorations concrètes et mesurables pour s’assurer que les travailleur.se.s sont payé.e.s convenablement. Elles peuvent également se constituer en tant que parties d’agréments contraignants comme l’Accord, renouvelé en 2018, qui prévoit notamment la mise en place d’inspections à l’improviste au sein d’usines affiliées aux multinationales.

En jouant également sur la redistribution de leurs bénéfices et en révisant leur modèle économique, les grands groupes sont en mesure d’assurer un salaire décent aux travailleur.se.s. Ainsi l’infographie « Le coût du respect selon Zara » proposée par le collectif l’Ethique sur l’étiquette, montre qu’en dehors de toute variation de prix pour un produit donné, la diminution des marges de la marque permet d’augmenter convenablement les revenus des sous-traitant.e.s.

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© L'éthique sur l'étiquette

🗣️ Les ONG

Par la mise en place de données concrètes, d’enquêtes de terrain, les ONG sont en mesure de dénoncer la salaires indécents versés aux salarié.e.s du textile. Leur travail de sensibilisation et de lobbying aura notamment permis des mesures majeures. 

La Clean Clothes Campaign et d’autres organisations sont notamment derrière l’Accord, tandis que le collectif de l’Ethique sur l’étiquette aura contribué à la présentation à l'Assemblée, de la loi relative au devoir de vigilance des sociétés mères et entreprises donneuses d'ordre mentionnée plus haut.

🛍️ Les consommateur.rice.s

La transparence reste encore un enjeu de taille pour les marques. En tant que consommateur.rice, on se demande d’où viennent nos vêtements, par qui ils ont été produits et dans quelles conditions.

Ecrire aux marques par le biais des réseaux sociaux, se renseigner auprès des magasins physiques : tout cela participe de notre droit à l’information. Dans cette optique, la Clean Clothes Campaign propose un document listant des questions essentielles à présenter à ces intermédiaires ainsi qu’aux marques.

C’est aussi en suivant des sites de veille, qu’il est possible d’en savoir plus sur les agissements des marques hors de la sphère publique. Et donc de leur demander des comptes. Avec l’hashtag #PayUp par exemple qui exige le paiement des salaires en période de COVID-19.

Les pétitions jouent aussi un rôle certain : dans le cadre de la campagne #PayUp, Public Eye, Labour Behind the Label et d’autres en proposent.

Repenser son rapport aux marques, c’est aussi repenser sa consommation. Moins consommer pour mieux consommer. Privilégier les marques qui intègrent une démarche responsable, respectueuse des salaires et de l’environnement, avec une véritable traçabilité.

Parce que même à notre petite échelle, on peut bousculer le statut quo et exiger un salaire vital pour tou.te.s !