De la graine au vêtement [2/2]

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De la graine au vêtement [2/2]
#biencommencer #environnement #social #tracabilite #enquetes

Ecrit par Solène et Sawsane le 23 Juillet 2020

Précédemment dans de la graine au vêtement

La naissance de la matière première n'a pas exactement été une partie de plaisir. Elevage d'animaux pas super bien traités, agriculture de plantes très gourmandes en ressources, utilisation massive de produits chimiques... sans parler des matières synthétiques à base de pétrole. La matière première une fois produite est nettoyée à Pétaouchnok avant d'être transformée en fil puis en tissu.

Les galères ne s'arrêtent pas là. L'étape de la teinture, le tissu a pas trop apprécié. Métaux lourds, utilisation excessive d'énergie... Il aurait bien aimé vivre une vie différente, le tissu. Mais pas le temps de traînasser : direction les usines où il est détendu, coupé, assemblé par des petites mains à bout de force... C'est l'heure pour lui de remplir son destin de vêtement FINI désormais.

Le lien vers l'épisode précédent

Sommaire 📋

Prêt à partir !
Le grand voyage
Bien arrivés (mais pas pour longtemps) !
L'usure
La (fausse) fin de vie

Prêt à partir !

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Avant de partir les vêtements doivent être repassés  | © Eric Vö / Unsplash

Même si des procédures de vérification ou de contrôle de la qualité sont régulièrement effectuées dans les usines, un certain nombre de vêtements finit jeté pour une raison ou une autre, participant déjà à la production de déchets avant même la mise en rayon. Sur une échelle plus globale, celle de la production de masse, la quantité de vêtements jetée avant usage est énorme, sans compter les chutes de tissus, fin de rouleau…

La vérification ne se limite pas aux défauts de fabrication : les tâches sur le vêtement sont elles aussi traquées. Marquées d'un autocollant, les tâches sont traitées à la vapeur, à l'eau chaude ou aux détachants chimiques, ce qui pose encore le problème de la pollution des eaux usées qui terminent leur course dans les océans.

Une fois un vêtement entièrement cousu et assemblé, il est repassé à une station de repassage, dont la vapeur est évacuée à l’extérieur de l’usine.

Le vêtement, désormais terminé, est plié, étiqueté et emballé selon les indications de la société donneuse d’ordre, avant d’être placé dans un sac plastique de protection. Le procédé se fait manuellement ou fait appel à un système automatisé, pour garantir que le matériau reste propre et pressé pendant l'expédition.

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Est-ce que ça ne vous énerve pas de voir ce sac plastique au milieu de l'eau ? Imaginez les par milliers | © Brian Yurasits / Unsplash

La plupart des vêtements sont emballés dans des sacs en plastique, soit à la fin de la production, soit lorsqu'ils entrent dans le magasin de produits finis. Plus d’une centaine de vêtements se retrouve ainsi ensachée toutes les heures : ce qui fait beaucoup beaucoup de plastique – qui pourrait terminer sa course dans la nature. Un sac plastique mettra 400 ans à se dégrader. Pas faute de nous fournir en caisse des magasins de vêtements des sacs en papier kraft (souvent payants).

Placés dans des boîtes en carton, les vêtements sont alors sur le point d’être expédiés aux centres de distribution clients ou directement en magasins.

Le grand voyage

Les vêtements voyagent … beaucoup … et sûrement bien plus que vous. Un chiffre bien connu est celui des 65 000 km parcourus par le jean avant d’atteindre sa destination finale. Arrêtons-nous quelques instants sur ce nombre.

65 000 km.

Cela implique que les différentes étapes de production citées plus haut soient réalisées dans plein de pays différents.

Aux vues des distances, les marques vont faire un choix entre le transport aérien ou bien le transport maritime. Mais pour suivre le rythme effréné des collections à répétition, le transport aérien, bien plus rapide, est privilégié.

Si toute la chaîne de production est aussi éclatée, c’est bien parce que les marques et distributeurs souhaitent bénéficier de coûts de production moins élevés (comprenant des salaires dérisoires pour les travailleur.se.s du textile), ou de savoir-faire que des pays, comme la France, ont perdu. C’est pourquoi, il leur est plus avantageux de payer du carburant pour transporter les vêtements plutôt que de les faire fabriquer à proximité de leur marché, comme en Europe.

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Les différentes étapes de la fabrication d'un jean dans le monde | © ADEME, Carnet de vie d'un jean, octobre 2014

L’industrie de la mode émet chaque année 1,2 milliard de tonnes de gaz à effet de serre, ce qui correspond à environ 2% des émissions globales de gaz à effet de serre en 2015. Facile à comprendre si on jette un oeil à cette carte, créée par l’ADEME, qui recense les principaux sites de production du jean.

Si vous voyez des t-shirts afficher la mention "carbone neutre” ou “zéro carbone”, cela signifie que les marques ont réduit au maximum l’usage d’énergies fossiles lors de la fabrication et du transport et que l’impact carbone a été compensé en soutenant des projets durables (liés aux énergies renouvelables, au reboisement etc.)

Les marques éthiques vont essayer, en plus de produire le plus possible en France ou en Europe, de rapprocher les différentes étapes de production pour limiter tous ces trajets. Par exemple, une marque peut décider de se fournir en coton en Inde et ensuite choisir des usines de confection situées non loin du lieu de culture.

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En réalité c'est moins glam le click & collect | © Henrik Dønnestad / Unsplash

Certaines marques de vêtements prennent des initiatives pour limiter l’impact environnemental du transport lors de cette dernière étape. Par exemple, les colis peuvent être biodégradables ou faits en carton recyclé. Pour les livraisons finales, les vêtements peuvent être transportés via les transports électriques ou en vélos-cargos par exemple. Le click-and-collect, c’est-à-dire le retrait en magasin, est aussi un moyen pour limiter l’impact des transports.

Une fois toutes ces étapes accomplies, les vêtements arrivent enfin à destination.

Son dernier voyage sera donc de l’entrepôt au magasin, ou chez vous si vous l’avez commandé directement en ligne. Lorsqu'un produit arrive à l'entrepôt de distribution, il sera numérisé et rangé en attendant d’être commandé par un revendeur ou un client. Les marques et de nombreuses autres entreprises utilisent tous des entrepôts de distribution massifs pour organiser et déplacer leurs produits là où ils doivent être. Selon sa popularité, le vêtement sera placé juste à côté de la porte ou dans un coin : le choix des emplacements d’un inventaire participe énormément de l’efficacité d’un entrepôt. Si la commande a été réalisée en ligne, vous la recevrez via la poste (avec des transporteurs tels que DHL ou UPS), mais ce sera par camion de fret si le vêtement est distribué en magasin.

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Et 1, et 2... Et 10 000 cartons ?! | © chuttersnap / Unsplash

Bien arrivés (mais pas pour longtemps) !

Lorsque la commande est réceptionnée en magasin, chaque vêtement est scanné puis déballé avant que les salarié.e.s ne décident où les vêtements doivent être affichés dans le magasin.

Le placement des articles peut avoir un effet majeur sur la rapidité avec laquelle les produits se vendent. Si un article est extrêmement populaire ou neuf, il sera généralement placé à l'avant du magasin, au niveau des yeux. Avec les roulements réguliers en fast-fashion, la configuration du magasin change rapidement : toutes les 2 semaines voire moins pour des enseignes telles que Zara qui proposent une trentaine de collections à l’année. Les collections se retrouvent donc toujours plus à l’arrière du magasin voire dans les stocks et ce, très rapidement.

Puisque les marques ne laissent pas le temps à leurs vêtements de se vendre, elles ne lésinent pas sur les promotions, parfois de façon abusive. D’après UFC que choisir, les soldes ne peuvent porter que sur des vêtements proposés à la vente et payés par le.a commerçant.e depuis au moins 30 jours – ce qui est finalement très court. Légalement, des réapprovisionnements ne peuvent avoir lieu durant les soldes. Les grandes marques recourent alors au stratagème suivant : elles commandent des produits destinés dès le départ à être soldés et les dissimulent dans les recoins sombres de leurs magasins avant de les sortir lors des soldes. Soldes qui n’assurent certainement pas des salaires décents aux travailleur.se.s du textile.

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Sale weekend pour la consommation raisonnée en effet... | © Markus Spiske / Unsplash

L'usure

Avance rapide. Le vêtement a été acheté par un.e client.e.

35 jours.

C’est la durée de vie moyenne d’un t-shirt. A peine plus d’un mois. Et pourtant on ne peut pas parler d’usure à proprement parler : simplement de désamour pour le vêtement encore en bon état. L’amour ne dure-t-il que 35 jours en matière de vêtements ?  

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Ces t-shirts ont 32 jours... et ils ont un peu peur de la suite © Keagan Henman / Unsplash

Les grandes marques aimeraient en tout cas nous le faire croire au travers de campagnes de communication régulières présentant les dernières nouveautés qui nous poussent à racheter régulièrement des vêtements. Ainsi selon l’ADEME, depuis 2002 on achète deux fois plus d’habits que l’on garde deux fois moins longtemps.

Mais d’autres facteurs entrent en compte comme la façon dont nous traitons nos vêtements. En cause ? Lavage, essorage, repassages très (trop) réguliers. Après une journée passée à les porter, on a tendance à déposer ses vêtements dans la corbeille à linge sale contribuant ainsi à rendre les fibres plus fragiles et à atténuer les couleurs. Phénomène d’autant plus accentué par le lavage à haute température, qui, dans la plupart des cas, ne se révèle pas nécessaire. En ne respectant pas un rythme de passages à la machine espacés mais aussi les indications présentes sur les étiquettes, la durée d’un vêtement se réduit de façon substantielle.

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Le lavage représente également un véritable gouffre énergétique et contribue à la libération de micro-plastiques dans les eaux usées qui finissent leur course tout droit dans l’océan. Même chose pour la lessive composée de produits chimiques particulièrement toxiques.

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Elles ont l'air inoffensives ces machines à laver... quand la réalité est toute autre ! | © Marshall Williams / Unsplash

Autre facteur de l’usure d’un vêtement : le sèche-linge électrique. Très énergivore, il peut irrémédiablement abîmer les fibres. A chaque séchage, le linge perd environ un millième de matière. Les vêtements sont ainsi rendus plus sensibles aux trous et autres déformations.

Le moins que l’on puisse dire est qu’en dehors de la mauvaise qualité des vêtements que nous pouvons acheter, nous leur faisons passer de véritables épreuves du feu qui contribuent à limiter leur durée d’utilisation et les amènent tout droit à la benne.

La (fausse) fin de vie

Alerte déchets

Un des problèmes de l’industrie de la mode à l’heure actuelle est le gaspillage. Avec des collections sans cesse renouvelées, les marchandises s’accumulent et doivent être écoulées rapidement. Or ce n’est pas tout le temps le cas - et c’est bien normal.

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Les chiffres sont clairs : 2,1 milliards de tonnes de déchets textiles sont produits dans le monde | © Antoine Giret / Unsplash

On estime aujourd’hui que les entreprises détruisent 5 fois plus qu’elles ne donnent. Une loi tente désormais de réglementer cet aspect de l’industrie textile en interdisant la destruction d’invendus et en obligeant les marques à recourir systématiquement à la réutilisation, dons ou recyclage des produits neufs invendus. Un système de traitement des déchets doit obligatoirement être prévu.

Des marques comme H&M ont été épinglées après qu’il ait été révélé que la marque brûlait des tonnes d’invendus. Mais il faut bien préciser que détruire des vêtements n’est clairement pas le but des marques. Au contraire, elles souhaitent que leur production soit rentable. C’est pourquoi, tout produit invendu (sauf si abîmé ou défectueux) peut être revendu pour circuler sur un marché parallèle qui n’est pas celui de la marque en question.

Mais les choses sont bien différentes pour des marques de luxe qui ne veulent pas entacher leur réputation en bradant leurs vêtements. Certaines marques vont préférer brûler ou détruire leurs invendus plutôt que les revendre à un prix bien plus abordable.

Mais il y a aussi les déchets du côté du consommateur. Au sein de l’Union Européenne en 2015, la durée de vie moyenne du vêtement était de 3,3 ans. Ce qu’il faut bien garder à l’esprit, c’est que la plupart des déchets textiles peuvent être réutilisés (grâce à l’upcycling notamment) ou recyclés. Pourtant, il est encore assez courant de jeter ses vêtements avec les autres ordures ménagères. Parmi celles-ci, les textiles représentent environ 2,3%, ce qui représente 470 000 tonnes, selon l'ADEME.

Longue vie aux vêtements... ?

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Allez savoir d'où viennent tous ces vêtements | ©Thiébaud Faix / Unsplash

Les points de collecte semblent être la solution idéale quand on ne souhaite pas voir ses vêtements finir aux ordures. Alors on pense à les déposer dans des containers ou des associations. Les associations restent la meilleure solution car les entreprises de collecte qui affichent les noms d’Emmaüs ou la Croix Rouge, par exemple, ne vont pas forcément donner les vêtements à ces associations par la suite. Vous ne trouvez pas ça logique ?

L’article du troisième Baobab explique bien la limite de ces entreprises de collecte. Elles vont utiliser l’image et le logo des associations en échange d’une redevance mais cela ne signifie pas forcément que les vêtements vont être redistribués par ces associations.

La réalité est toute autre.

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Mais où vont ces vêtements ? | © Le Relais

Les vêtements collectés sont la plupart du temps envoyés en Afrique pour être redistribués. Seulement, bon nombre ne seront pas réutilisables à cause de la mauvaise qualité des vêtements, et vont bien finir dans des décharges à ciel ouvert !

Les vêtements de la fast fashion sont parfois tellement abordables, qu’il n’est pas très rentable d’acheter un vêtement usé alors qu’on pourrait en avoir un neuf.

Dans tous les cas, on considère que parmi les 239 000 tonnes de textiles collectés en France en 2018 :

  • 58,6% ont été réutilisés (attention seulement 2,9 à 5,8% de la totalité des vêtements triés seront réellement réutilisés en France, le reste étant envoyé à l'étranger).* 
  • 32,6% ont été recyclés ou sous-cyclés (c’est-à-dire transformés en produits de moindre qualité comme des chiffons par exemple)
  • 8,4% ont servi à la production d’énergie: 8% sous forme de combustible et 0,4% sous forme d’incinération
  • 0,4% ont été éliminés

Le recyclage : la solution miracle ?

Il est temps d’aborder la fameuse question du recyclage. On en parle encore et encore mais qu’en est-il réellement ?

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Qu'elles sont jolies ces poubelles de recyclage, ça donne envie de recycler encore plus ! | © Javier Huedo / Unsplash

A lire aussi : 

💬 Recyclage, sous-cyclage, sur-cyclage, upcycling... De quoi parle t-on ?

Eh bien le recyclage n’est en fait pas si important que ça. Beaucoup des vêtements que l’on achète sont de piètre qualité et donc difficilement recyclables. Pour les vêtements abîmés ont va donc préférer le sous-cyclage pour les transformer en chiffons et matériaux de rembourrage. Nos vêtements peuvent même servir à la construction de bâtiments et de voitures après transformation chimique.

Mais le recyclage reste tout de même un procédé intéressant. Par exemple, un t-shirt et un sweat recyclé limitent les déchets et n’ont besoin que de 50 litres d’eau pour le nettoyage des fibres. Ce n’est vraiment pas négligeable quand on connaît la consommation d’eau pour un t-shirt en coton !

Epilogue

Le vêtement, il a l'intime conviction que sa production peut être rendue plus vertueuse. C'est peut être un effort qui s'annonce long et compliqué mais des alternatives et des marques œuvrent d'ores et déjà pour que son destin ressemble moins aux Malheurs de Sophie. Puis surtout maintenant que les consommateur.rice.s en savent plus sur son histoire et qu'il arrive à se faire entendre, les choses changent. Il est plus durable à tous les niveaux : de sa production à sa fin de vie, il pollue moins et il dure plus longtemps en plus de garantir des conditions de travail décentes. Pour la prochaine génération de vêtements : il y a de l’espoir !

Nos sources : 

Le carnet de vie d'un jean par l'ADEME
Le carnet de vie d'un t-shirt par l'ADEME
Le parcours de la vie d’un T-shirt en coton bio et équitable par M ta terre
Dossier "le revers de mon look" par l'ADEME
Le jean, la planète et vous ! - M ta terre
Dossier "La mode sans dessus-dessous" par l'ADEME
"Le bleu jeans est-il vert ? - Qu'est-ce qu'on fait ?!
"Les étapes de fabrication des vêtements" - La mode aujourd'hui
The Life of a Garment, from Seed to Sale: 6 Steps in the Fashion Supply Chain - Apparel Business
"Killer cotton: Fashion’s parasitic relationship with Indian farmers" par Wesley Swan - POLITHEOR
"Garment Production Process" - TextileSchool
Dossier "Textiles d’habillement, linge de maison et chaussures des ménages" par l'ADEME
Dossier sur les textiles usagés par le Ministère de la Transition Écologique
"Détruire ou revendre – qu’advient-il des vêtements invendus ?" par Regina Henkel - Fashion United
Rapport ECO-TLC 2018

Tags : Pour commencer, Les enquêtes

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